Péripéties d'un carabin à l'hôpital 42
Une nuit d'hiver aux urgences.
J'ai commencé ma garde il y a 14h30 et j'ajoute un 8 ème gobelet à la pile trônant sur mon bureau, le café est le camarade de l'urgentiste; la clope son meilleur ami.
Je viens de clore un dossier et jette un coup d’œil au tableau des entrées, comme d'habitude l'attente est interminable et je décide de m'occuper du patient qui attend depuis le plus longtemps. Patiente devrais-je dire, elle a 17 ans et viendrait pour de violents maux de tête. Je me lève, donne une tape dans le dos de mon chef (l'ambiance est excellente, presque familiale) et me dirige d'un pas décidé vers le box n°4.
J'ouvre la porte et découvre la malade ainsi que sa mère aux traits tirés, à peine le temps de se saluer qu'elle s'empresse de tout me raconter. Il y a 8 jours de cela, la femme a été réveillé dans la nuit par un grand fracas dans le domicile familial, malgré l'effroi elle se décide de trouver la source du bruit inquiète pour sa fille. Ça n'est qu'arrivé au salon qu'elle découvre son enfant au sol inanimé et 2 minutes environ auront été nécessaire pour la réveiller par des stimulations répétées. Immédiatement elle appelle le 15 qui selon elle aurait uniquement prodigué des conseils et la nécessité de se présenter aux urgences si d'autres événements ou symptômes apparentés se présentaient. La tête a cogné, la malheureuse n'a aucun souvenirs des circonstances de la chute.
C'est ainsi que nous nous retrouvons cette fameuse nuit tous les trois.
Mon examen clinique est pauvre, l'adolescente se sent même mieux mais l'IRM cérébrale est plus que jamais indispensable. Je les quitte et retourne dans mon bureau travailler, je ne suis pas étonné de voir que le dossier informatique de la patiente est vide hormis une histoire d'entorse de cheville et je retrouve comme m'avait prévenu la maman une entrée il y a 1 an pour une dépression. Parce que oui, la jeune est dépressive depuis la séparation des parents et est stabilisée par des anti-dépresseurs.
J'appelle le radiologue qui va dans mon sens et accepte l'IRM cérébrale en urgence, la malade part réaliser son imagerie et je m'affaire à taper mon observation. Alors que j'entame la rubrique "histoire de la maladie", un collègue aide-soignant passe derrière moi et affirme se souvenir de cette patiente qui était passé il y a un an.
Je suis surpris qu'il s'en souvienne, il n'y avait rien de spectaculaire dans son passage.
Qu'ai-je tort.
(La suite en commentaire.)
Il m'explique qu'elle était certes venue pour une dépression mais également pour une tentative de suicide et qu'elle avait été transféré en psychiatrie. J'hallucine. Pourquoi ne vois-je rien sur les données informatiques ?!?
Et bien parce que les dossiers psychiatriques ne sont pas accessibles depuis les urgences. Tout simplement.
Là tout va très vite dans ma tête, et si...et si une autre tentative de suicide avait causé la chute ? Mon coeur s'accélère, la pression monte et en attendant le retour de ma patiente je sors fumer une cigarette pour mettre en place mon plan d'approche, parce que ne vous trompez pas, si je foire mon entretien avec elle, elle ne parlera pas et je serai complètement impuissant, inutile. Je roule mon mégot entre mes doigts pour faire sortir les dernières miettes de tabac et le jette dans la poubelle avant de me lancer de nouveau dans la bataille. Déterminé.
Je retrouve les deux femmes et demande à la mère de sortir pour pouvoir discuter seul à seul avec son enfant.
Le match débute et j'installe mon personnage, je ne suis pas docteur mais pas débutant non plus, je ne suis ni trop vieux ni trop jeune, je vais m'efforcer d'arborer l'image du grand frère rassurant. Nous commençons à échanger des banalités pour qu'elle soit à l'aise et j'oriente progressivement mes questions sur son bien-être, son moral et enfin sa première tentative de suicide.
Je la sens troublée mais réceptive, je me décide à poser la question qui allait tout changer.
"Quand tu as fait ta chute, avais-tu pris des médicaments pour mourir ?"
Son visage se défait instantanément et un flot de larmes inonde ses joues. Je suis déboussolé par cette souffrance presque palpable, tellement intense que j'ai envie de la prendre dans mes bras mais je me rappelle rapidement que je suis son médecin et non un proche. Elle n'arrive pas à parler et je ne comprends pas les quelques mots qu'elle arrive à prononcer. Je saisis le fait que l'idée que sa mère soit au courant de ce qu'elle pourrait dire la paralyse et la bloque, et c'est pourquoi je la prends par les épaules et lui demande de me regarder.
"Tu as ma parole d'honneur que rien de ce qui se sera dit dans cette pièce, n'arrivera aux oreilles de tes parents, je t'en fais la promesse."
Elle se calme un peu, prends de grandes inspirations et me dit droit dans les yeux avec sincérité qu’elle n’a rien fait pour se suicider ce jour là. Je la crois, cependant j’ai l’impression qu’elle ne me dit pas tout, et un doute s’insinue en moi, un horrible doute.
“As-tu réessayé de mourir après ta première tentative de suicide ?”
Elle m’annonce avoir fait deux autres essais dont un en avalant du colorant capillaire car la douleur causée par le divorce de ses parents, le fait qu’il lui demande insidieusement de prendre parti la détruisent petit à petit.
Je sens la rage m’envahir, je la temporise et essaye de la réconforter avec des mots choisis.
Et là je réalise ce qu’il se passe : Personne n’est au courant hormis moi de ces deux autres tentatives de suicide, pas le psychiatre, pas les parents. Que moi.
Je saisis la gravité de la situation et quelques minutes après je retourne à mon poste de travail et aperçois la chemise de l’IRM cérébrale avec son compte-rendu. Avant de le découvrir je croise les doigts pour qu’il soit négatif et c’est avec soulagement que mon voeu est exaucé. J’appelle ainsi le psychiatre de garde pour tout lui raconter et surtout lui demander conseil car je ne souhaite pas qu’il vienne pour ne pas rompre le lien de confiance que j’ai établi avec la petite. Il me pose des questions pour évaluer le risque suicidaire et me dit qu’il n’y a pas d’urgence absolue et que la jeune voit son thérapeute la semaine prochaine dans ses locaux. Je souffle, un peu.
Je reviens sur mes pas et décide de parler à ma patiente, avant sa mère qui patiente toujours en salle d’attente.
“J’ai de bonnes nouvelles ton IRM est normale, tout va bien. Tu peux repartir mais avant je veux que tu me fasses la promesse de ne plus jamais essayer de mourir.”
“...Je ne peux pas vous promettre ça, même si ça va en ce moment je ne le contrôle pas.”
Je m’agenouille et me mets à son niveau.
“Alors je veux que tu me fasses la promesse d’appeler les urgences si jamais tu sens que tu vas te faire du mal, nous sommes ouverts 24h/24h, il y a aura toujours quelqu’un pour t’écouter, pour parler avec toi. Tu n’es pas seule.”
Elle sourit timidement.
“D’accord je vous en fait la promesse.”
Nous rejoignons tous les deux la maman, je lui fais part des résultats de l’imagerie et prodigue quelques conseils avant de les laisser franchir le sas de l’entrée.
Ma patiente se retourne pour me sourire et j’espère sincèrement ne pas entendre parler d’elle à nouveau.
Quoi que, pour une entorse de cheville.
Putain ce genre de feel ...
Merci à toi et tes ptis camarades de rester des machines de guerre malgré les gardes interminables ! Force à vous !
Sacrée histoire comme d'habitude ! Vous gerez vraiment dans les centres hospitaliers respect !
Bon j'aimerais beaucoup faire un Cb live sur le monde hospitalier mais je me doute que tu es très pris. Si jamais tu as le temps, ça te tente ?
Merci Mezut. Sous quelle forme ce CB live ? Je ne peux pas faire de facecam tu t'en doutes. Tu aimerais aborder quels sujets ?
Pas de facecam c'est uniquement du vocal sur Discord.
L'état des centres hospitaliers en france, la réalité du terrain, comment vous voyez ça évoluer dans le temps, le parcours médecine, sans oublier les petites anecdotes et autres histoires incroyables auxquelles tu as du assister !
Bref ça s'écrit tout seul. Et puis on peut recruter deux aitres chouals dans le domaine pour ajouter des points de vue différents et du dialogue
Oui je trouve ça intéressant et j'ai pas mal de choses à raconter en effet. Je suis chaud !
tu vas quand même pas te ré-absenter 1 une année hein, parce que j'aime vraiment tes péripéties. Tu devais pas faire un livre d'ailleurs ?
Je suis beaucoup occupé entre ma vie privée et ma vie pro et j'ai peu de temps pour m'y consacrer sérieusement. Mais je garde ce projet dans un coin de ma tête, je n'ai jamais lâché l'affaire ;)
ben franchement, au lieu de prendre la tête, tu devrais prendre toutes tes péripéties et les poser telles quel dans un bouquin. Tu vas faire un carton c'est sûr
" Personne n’est au courant hormis moi de ces deux autres tentatives de suicide, pas le psychiatre, pas les parents. Que moi."
AHAH Ahah AHah !!
AH !
Je réfléchirais à faire une cs/ mais j'en ais une qui est plutôt courte.
Un jour j'attends pendant une cérémonie dans les back stage du funerarium, et là une tanatho super sexy me demande si je veux voir un tagliatel...
-Oui oui, lui dis je (non sans penser à quelque de salace).
J'entre dans la pièce un corps sur la table..
- T'as l'estomac solide ?
Et là elle prends un petit crochet et le plonge dans la gorge du macabé.
-Voilà, c'est son artère (je crois me souvenir).
Et effectivement on dirais une tagliatel.
Bref, elle la sectionnée pour remplacer le sang par du formol.
Mais je l'aurais bien prise la bougresse!
Putain tu fais chié. Je me souvenais que je rigolais bien en lisant tes box. La jai pas du tout rigolé.
Cette histoire m'a beaucoup marqué, j'étais obligé de la raconter. Si j'en écris une autre elle sera plus légère ;)
Bah après c'est cool de partager ce genre d'histoires aussi. Je suis sur que tu as beaucoup aidé cette fille sans faire grand-chose.
Merci à toi d'être là et à l'écoute de ce que les patients ne disent pas (pas tout de suite tout du moins). T'es génial \o
Merci pour la péripéties ! Tu dis que tu n'es pas encore médecin mais pas un débutant non plus, t'en es où dans ton cursus exactement ?
Petite enquête, je suis en médecine aussi du coup j'essaie de me mettre à sa place :
Il a fait un an de pause, et cette année de pause pourrait correspondre à la D4 (= 6e année) pour se concentrer sur le concours de fin d'année. Or, il a écrit sa box la veille du premier jour des exams de ce concours.
De plus, il affirme ne pas être encore médecin, donc ça nous laisse un intervalle entre 6e année et 11e année (en fonction de la spécialité choisie).
Vu que c'est pas encore un médecin, mais qu'il est assez expérimenté, il ne peut pas être en début de second cycle (là où on commence à faire l'externat, donc à devenir un médecin polyvalent), et avec la réforme qui se profile pour la promo avant la mienne, il doit forcément être quelque part entre D2 et D4.
Premier postulat : il est externe
Il se trouve entre la D2 et D4, or il est assez expérimenté, et on commence à vraiment devenir expérimenté qu'à partir de la D3, ce qui raccourcit notre intervalle entre D3 et D4. Beaucoup redoublent la D3 de manière stratégique pour se donner une année en plus de travail pour le concours de D4, mais je ne pense pas qu'il ait doublé sa D3 par tactique, étant donné sa pause de 1 an complète.
Second postulat : il est interne
S'il était externe en D4, aujourd'hui est la première journée de composition et je l'imagine mal répondre aux com' sur CB à 6h du matin avec le concours qui se profile à h-2 de son commentaire. Sauf s'il est du genre à se vider l'esprit durant la période d'exam pour être frais et non stressé durant les jours de composition (ce qui serait une bonne technique), mais je ne sais pas, ça me dit rien même si je ne le connais pas plus que vous.
Soit il est interne, et dans ce cas là, il a plus de temps personnel (en fonction des périodes bien sur), et hier ou peut être depuis quelques jour, durant ses stages ça se présente bien et il peut se permettre de prendre du temps perso et il a repensé à CB, donc il a posté.
Conclusion
Je miserais sur un interne qui a débuté son S2 de 1ere année d'internat, qui kiffe sa spé et prend du temps pour lui et nous refait partager ses boxs.
Salut testme ça faisait longtemps. Tu raisonnes vraiment bien mais je ne te dirais pas pour autant si tu as raison ou pas.
Hello, au plaisir de discuter avec toi !
Oui pas de soucis, ne répond pas (y a pas de soucis), l'enquête est encore plus marrante comme ça haha
C'est une histoire assez émouvante, j'espère qu'on attendra pas encore 1 an pour la prochaine !
Je suis désolé, tradition l'oblige mais.. TU L'AS BAISEE ?
Wow merci beaucoup, ça a du te prendre beaucoup de temps. T'as pas idée à quel point j'ai changé entre la première péripétie et la dernière, je ne suis plus du tout le même maintenant.
J'ai une question, la patiente étant mineure au moment des faits, au niveau légal t'es pas obligé de le dire aux parents ?
Bon retour, c'est incroyable que vous ayez pas les antécédent psychiatrique des patients quand même.
plusieurs membres de ma famille bosse en hosto donc j'en ai entendu aussi des anecdotes effrayante mais la c'est tellement facilement réparable ça me tue.
Je n'exagère pas quand je te dis que si les gens savaient tout ce qui se passe en coulisse à l'hôpital, ça serait un véritable scandale.
Beh alors, tu fais pas grève ? Tu t'en fous de l'avenir de la profession et des conditions de travail, C'EST ÇA ?
Blague à part, c'est cool de relire les péripéties !
Commentaire supprimé.
Médecin urgentiste... T'aurais pas pu choisir gériatrie ou rhumatologie comme spécialité ? Le bonjour de mes collègues ambulanciers
Je ne suis pas urgentiste diplômé, j'y travaille de temps dans le cadre de mes études. Salutations à toi et tes collègues.
Toujours aussi saisissantes tes anecdotes !
Bravo pour la façon dont tu exercez ton métier ??
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