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Je suis fatigué.

Je sombre dans la noirceur qu'autrefois j'écartais sans peine.
Là où je voyais la faiblesse chez les autres, j'aperçois désormais mon propre visage.
Le carnaval des âmes hypocrites est en train de me consumer.
Sans savoir vers qui me tourner, je me sens acculé, je me sens vulnérable comme une bête sur le point de bondir et de broyer le premier fou qui osera me défier.
Même la plume me fait défaut, car j'ai peine à mettre les bons mots sur ces tourments implacable.
Je suis le dindon de la farce, la bonne poire trop conciliante, le cheval sur qui on ne parie pas, car plus lent que ses pairs.
Mais au final, je suis allé plus loin que ces autres qui, bien avant moi, ont flanché.
J'ai envie d'abandonner, comme ils m'ont abandonné. J'ai envie de leur rendre la monnaie de leur pièces et de leur claquer dans les pattes maintenant, au moment où ils s'y attendent le moins.
Je ne me sens plus vivre.
Je me lasse de cette attente perpétuelle et de ces vaines promesses que me font miroiter les lendemains soit disant meilleurs.
Pourtant je sais que si ils ont vent de tout ça, ils m'avorteront sans scrupules ou pires, ils me feront enfermés, me faisant passer pour faible.
Et je sais que, dans l'hypothèse de ma chute, j'entrainerais avec moi mes proches qui, tout comme moi, sont loin d'être au plus haut.
Alors j'hurle en silence, accablé par leurs chaînes, empêtré dans leurs folies ou dans la mienne.
La haine que j'éprouve pour leur incompétence est un feu qui me brûle les poumons, dévorant mes entrailles et souillant mon âme.
Mon regard se fait noir, je deviens poussière avant l'heure, mais je ne sais pas tirer un signal d'alarme simple.
Alors je soupire et lorsqu'on me demande si ça va, je réponds simplement :

"Je suis fatigué."
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Classe putain. Les mots sont vraiment pertinents.

Fav'
Celti
m
Ça ferait une belle chanson :)
Vous me dites, Monsieur, que j'ai mauvaise mine,
Qu'avec cette vie que je mène, je me ruine,
Que l'on ne gagne rien à trop se prodiguer,
Vous me dites enfin que je suis fatigué.

Oui je suis fatigué, Monsieur, mais je m'en flatte.
J'ai tout de fatigué, la voix, le coeur, la rate,
Je m'endors épuisé, je me réveille las,
Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m'en soucie pas.
Ou quand je m'en soucie, je me ridiculise.
La fatigue souvent n'est qu'une vantardise.
On n'est jamais aussi fatigué qu'on le croit !
Et quand cela serait, n'en a-t-on pas le droit ?

Je ne vous parle pas des tristes lassitudes,
Qu'on a lorsque le corps harassé d'habitude,
N'a plus pour se mouvoir que de pâles raisons...
Lorsqu'on a fait de soi son unique horizon...
Lorsqu'on a rien à perdre, à vaincre, ou à défendre...
Cette fatigue-là est mauvaise à entendre ;
Elle fait le front lourd, l'oeil morne, le dos rond.
Et vous donne l'aspect d'un vivant moribond...

Mais se sentir plier sous le poids formidable
Des vies dont un beau jour on s'est fait responsable,
Savoir qu'on a des joies ou des pleurs dans ses mains,
Savoir qu'on est l'outil, qu'on est le lendemain,
Savoir qu'on est le chef, savoir qu'on est la source,
Aider une existence à continuer sa course,
Et pour cela se battre à s'en user le coeur...
Cette fatigue-là, Monsieur, c'est du bonheur.

Et sûr qu'à chaque pas, à chaque assaut qu'on livre,
On va aider un être à vivre ou à survivre ;
Et sûr qu'on est le port et la route et le gué,
Où prendrait-on le droit d'être trop fatigué ?
Ceux qui font de leur vie une belle aventure,
Marquent chaque victoire, en creux, sur la figure,
Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus
Parmi tant d'autres creux il passe inaperçu.

La fatigue, Monsieur, c'est un prix toujours juste,
C'est le prix d'une journée d'efforts et de lutte.
C'est le prix d'un labeur, d'un mur ou d'un exploit,
Non pas le prix qu'on paie, mais celui qu'on reçoit.
C'est le prix d'un travail, d'une journée remplie,
C'est la preuve, Monsieur, qu'on vit avec la vie.

Quand je rentre la nuit et que ma maison dort,
J'écoute mes sommeils, et là, je me sens fort ;
Je me sens tout gonflé de mon humble souffrance,
Et ma fatigue alors est une récompense.

Et vous me conseillez d'aller me reposer !
Mais si j'acceptais là, ce que vous proposez,
Si je m'abandonnais à votre douce intrigue...
Mais je mourrais, Monsieur, tristement... de fatigue.

Robert Lamoureux

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