(Il aurait eu 192 ans aujourd\'hui)
Souvent, pour s\'amuser, les hommes d\'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l\'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d\'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu\'il est comique et laid !
L\'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L\'autre mime, en boitant, l\'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l\'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l\'empêchent de marcher.
Autant j\'ai pu haïr Baudelaire à l\'école, autant aujourd\'hui j\'apprend à l’apprécier !
Viens sur mon c½ur, âme cruelle et sourde,
Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l\'épaisseur de ta crinière lourde ;
Dans tes jupons remplis de ton parfum
Ensevelir ma tête endolorie,
Et respirer, comme une fleur flétrie,
Le doux relent de mon amour défunt.
Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !
Dans un sommeil, douteux comme la mort,
J\'étalerai mes baisers sans remord
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
Pour engloutir mes sanglots apaisés -
Rien ne me vaut l\'abîme de ta couche ;
L\'oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.
A mon destin, désormais mon délice,
J\'obéirai comme un prédestiné ;
Martyr docile, innocent condamné,
Dont la ferveur attise le supplice,
Je sucerai, pour noyer ma ranc½ur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
Qui n\'a jamais emprisonné de c½ur.
