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Un jour au feu.

J’avais dit que je ferais une box à ce sujet mais comme généralement sur ce genre d’intervention, nous n’avons pas trop le temps de prendre des photos ou vidéos, j’ai cherché sur yt un feu marquant pour moi contre lequel j’ai lutté et j’ai trouvé cette vidéo. Le pire c’est que ce n’est pas le plus dur que j’ai fait. Et cela malgré ce qu’il s’est passé.

Avant de vous raconter la journée, quelques précisons. Pour lutter contre les incendies, les pompiers ont principalement comme moyens terrestres des CCFF (camion citerne feux de forêt). Nous sommes 4 par camion (un conducteur, un chef d’agréé (à l’époque ce que j’étais) et 2 équipiers).
Une colonne (un détachement de lutte contre les incendies) est constitué de 4 CCFF + 1 VLTT de commandement (véhicule léger tout terrain avec un conducteur et l’officier chef de colonne) + 1 CCGC (camion citerne grande capacité avec un conducteur et un chef d’agréé chargé de faire les norias entres les différents camions et les points d’eau pour le ravitaillement).
La règle numéro 1 pour chaque camions c’est qu’on part à 4, on revient à 4.
La règle numéro 2 c’est que seul compte la règle numéro 1.

Donc si je me souviens bien, parce que c’était en 2003, certains d’entre vous n’étaient peut être même pas nés, nous étions (Michel le conducteur, Ange mon équipier, un jeune dont je ne me rappelle plus le nom 2eme équipier et donc moi) en DA vers Acciola quand l’alerte est donnée à la radio. Un DA est un dispositif avancé : On maille le territoire avec des camions de pompiers pour être au plus près du départ de feu. Et Acciola est un lieu dit qui n’a d’intérêt en dehors de sa position centrale surma commune que sa bergerie et surtout un très bon fromage de chèvre (u casgiu merzu).
« Départ de feu route de la Rondinara. Fort vent sur zone... »
Ce n’est pas mon secteur. Mais vu la période, en plein été, et le monde qui fréquente cette plage (magnifique au demeurant), on va sûrement engagé les gros moyens.
Étant le plus près hors zone, je sais que la plupart des moyens entre le feu et moi vont être engagés, je préviens le CODIS (centre opérationnel) par radio que je m’avance vers le secteur Sud.
Réponse du CODIS : « Affirmatif. Mettez vous en stand by dans la plaine de Pianotolli (un village entre chez moi et le feu) nous allons constituer une colonne en renfort. »

Nous arrivons donc au lieu de rdv, nous sommes les premiers, je vois au loin le panache de fumée devenir noir et tourbillonnant. Le feu est vraiment violent (il crée déjà son propre vent). On en profite pour vérifier une nouvelle fois que le CCFF est correctement armé.
Les Canadairs passent au dessus de nous, merde ils ne sont que 2 pas 3...
La VLTT arrive, content de voir que l’officier est JJ (Jean-Jacques, un poto et surtout un bon pompiers), il a eu le COS (chef des opérations de secours) sur zone, le feu est hors de contrôle, le hameau entre la route nationale et la plage est menacé.
Les autres camions nous rejoignent, nous partons donc en fil avec 2 tons et gyrophare allumé. Environ 1/2h de route pour arriver à l’embranchement qui monte au village.
Je demande sur la 3/4 (fréquence radio propre à chaque colonne) à JJ s’il a reçu les ordres. « Oui. Nous sommes engagés sur le col ». Putain le pire des coins sur un feu.
« Mission, empêcher que le feu ne bascule sur la plage où des centaines de personnes sont réfugiées. »
Ça va, on a pas la pression en plus...

Devant nous s’ouvre l’enfer. Les gens fuient comme ils peuvent. D’autres pleurent car sans nouvelles de leurs proches et/ou parce que leurs maisons a déjà flambé.
JJ ouvre la marche, tout brûle autour de nous, il est 14h mais nous ne voyons plus le soleil. La lumière vient du sol et est rouge orange.
La route est trop étroite. On laisse le CCGC plus bas. Trop dangereux pour lui... Décidément c’est pas notre journée...
J’ai maintenant le plus gros camion en capacité d’eau (5000L) et un bon équipage. En dehors du gamin, nous avons déjà tous plusieurs gros feux à notre actif. Je sais alors qu’on sera en première ligne. On laisse un camion au hameau aider les copains déjà sur place. Un vieux est sur le banc devant sa maison. Un mouchoir sur le visage. Il nous salue, on s’arrête à son niveau et on lui dit de se mettre à l’abri. Il nous répond qu’il en a vu d’autres et nous propose même de s’arrêter au retour boire un café. Ok... les autres sont sur place, pas besoin de s’inquiéter pour lui...
Un autre camion part à la plage aider ceux qui confinent les personnes présentes. Aussi les rassurer et surtout les empêcher de prendre la route.

Nous sommes plus que 2 CCFF et la VLTT. Nous montons la route, passons la tête de feu en profitant d’une barre rocheuse qui nous protège. Reste que 100 mètres avant le col.
Je connais bien le coin, je sais qu’est juste derrière il y a une cuve DFCI (les grandes citernes vertes qu’on voit en pleine forêt qui ont 30000L d’eau). Je demande à JJ qu’il envoi le 2ème camion mettre une ligne de ravitaillement pendant qu’on prépare les lignes d’attaques.
Chose fait, nous attendons la bête. Je sais que vous aller vous moquer et dire que j’exagère. Mais c’était pour moi à l’époque une bête. Qui bruisse et vie pour détruire.
C’est pour ça que j’ai embrassé cette vocation. Je voulais prévenir « me paese »(mon pays) de cette chose immonde. U Focu.
Mais là, elle était trop forte. Beaucoup trop pour nos frêles lances. Je le vois arriver. Comme des vagues. Des rouleaux de plus de 10 mètres de haut qui s’engouffrent vers le col. Nous sommes pris dedans. Je prend ma Radio :
« URGENT, URGENT, URGENT ! Moyens encerclés col de la rondinara. Demande largage d’urgence sur nous. Enclenchons l’auto-protection. » (dans un CCFF nous avons un système d’arrosage du camion. C’est pour ça qu’on a toujours 500l en plus au cas où. De plus nous avons une bouteille d’oxygène avec 4 masques de « fuite »).
JJ relaie le message sur l’air/sol (la fréquence entre moyens terrestres et aériens) et nous confirme les largages sur nos positions. Tout le monde court vers les camions se mettre à l’abri. Mais nous sommes déjà dans le brasier.

Je tire sur le tuyau, Ange derrière moi à la lance qui essaie de refroidir au maximum. Michel devant moi crie et me fait des grands signes. Le feu est assourdissant. Je ne comprend pas. Je me retourne. Ange est tombé. Il brûle. J’ai laissé mon équipier cramer ! J’attrape la lance qu’il a laissé au sol et je l’arrose. Il reste à genoux, complètement hagard. J’attrape son ceinturon et le met sur mes épaules. Les autres viennent m’aider.
Il est gravement brûlé au dos, au thorax et aux bras. On a plus le temps de monter dans la cabine. On entend déjà le vombrissement des Canadairs. 2 fois 4 Tonnes d’eau vont s’abattre sur nous.
On se jette sous le camion. Je garde Ange contre moi. J’essai de le protéger. Le premier tape sur le 2eme camion. Ils ont eu le temps de rentrer. Bizarrement malgré la peur, je suis heureux. Ils sont saufs, je souris.
Le deuxième tape sur nous. L’eau ricoche à 180km/h sur le sol et nous prend. Je sers Ange de toute mes forces. On roule, je ne sais pas mais bien 10-15 mètres plus loin. J’ai mal au bras et au dos.

Au contact du feu et de l’eau voilà la vapeur. Elle nous brûle de l’intérieur. Nos gorges, nos poumons et nos bronches sont littéralement en train de bouillir. Ange crie. Je lui plaque la tête contre le sol. Là où il y a le moins de vapeur. Je me rend compte de notre situation. Je ne souris plus. Je ne veux pas mourrir ici. Je ne veux pas laisser mes copains rentrer sans moi. La vapeur se dissipe. Je crie à mon tour. J’appelle les autres. Il me répondent et viennent nous chercher. J’ai l’épaule démise et une vertèbre fêlée. Je suffoque. Chaque bouffée me brûle à l’intérieur. L’adrénaline nous pousse vers le camion. Tant bien que mal on monte à l’intérieur. Michel appelle JJ à la radio, je ne peux plus, je commence à partir, faut qu’on se désengage. On redescend vers le village, il nous faut une ambulance pour nous 2. Alors qu’on entame le retour, je vois 2 voitures nous croiser. Je n’y crois pas. Ou plutôt je crois que je suis en plein délire. Michel appelle Mario, le chef de l’autre camion. Ils vont à leur secours. Ils ne sauveront que les 2 passagers de la première voiture... l’autre personne dans le second véhicule, ils ne pourront pas l’aider. Nous le voyons brûler devant nous (Ce sont les 2 voitures que l’on voit à la fin de la vidéo).
C’était le vieux du hameau qui venait à notre secours. Il avait entendu notre message sur les hauts parleurs du camion restait en protection du village.
Je n’en peux plus, je m’effondre. Je perd connaissance.

Je me suis réveillé près de 2 semaine plus tard à Marseille.. Ils m’avaient plongé dans le coma. Les poumons trop abimé, j’étais intubé (un tuyau dans la bouche directement dans les poumons branché à un respirateur). Je suis resté 2 mois à l’hôpital de la Timone. Ange lui 4 à Paris aux services des grands brûlés. Il a eu par la suite de nombreuses opérations. Il a d’ailleurs des cicatrices mais est toujours avec nous.
Il m’a pardonné mais moi, je m’en veux toujours. Je m’en voudrais toujours.
Je suis le parrain de son dernier et nous sommes encore tous les 2 pompiers volontaires. Même si avec l’âge nous ne prenons quasiment plus de garde.

Sauver ou périr.


Tl;dr : le feu ça brûle.

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J'ai eu l'occasion de côtoyer un grand brûlé (à 70-75% si je me souviens bien), plus de cheveux, plus d'oreilles, pour ses phalanges il a eu de la "chance" car il a perdu "juste" la moitié des dernières (contrairement à la marraine de ma mère qui a perdu la moitié de ses doigts), on voyait juste qu'il a sauvé ses yeux et pommettes en mettant justement ses mains par dessus. Vous voyez Freddy ? Bah pareil.

Tout ça à cause d'une connerie, il bricolait sur un scooter dans un garage avec un pote, le feu a pris et pris de panique ce dernier s'est enfui en claquant la porte derrière lui sauf que personne n'a réussi à l'ouvrir.

Bref c'est bien moche comme sort, plus moche que ce que j'ai traversé (voir mes cool story).
@Schloren: Ah bah super sont pote ? Ils sont rester pote depuis ?
@Anisogel: c'était pas vraiment un pote, ça remonte à 2001 à l'HPR Bullion (CRP à l'époque). C'est une maison de convalescence où vont les grands brûlés, obèses, cancéreux et ceux qui subissent des interventions lourdes (soudure du rachis pour moi) les premiers bien-sûr y sont à l'année et scolarisés aussi.

Bref, pour répondre à ta question en fait, non, pas du tout. Il a même préféré ne pas porter plainte pour laisser ce traître se morfondre dans ses regrets, parce-que s'il y avait eu procès et donc une peine il serait passé à autre chose une fois sa dette payée... Enfin, c'est que l'avis de la victime après tout. Il s'appelle Fabien si je me souviens bien et 16 ans à l'époque.
@Schloren: ah ouai mais quand même ! pour être suffisamment con pour dérouiller la porte derrière lui, je l'imagine mal avoir le moindre regret aujourd'hui !
@Schloren: pour moi aussi j’ai eu une sacralisation des vertèbres. Entre la L3, L4 et L5.
Suite à ce feu, je me suis fêlé la L4 et j’ai aussi le disque en dessous fendu...
@spinifocu: c'est drôle, tu as de sacralisé ce qu'il me reste de libre, chez moi c'est de D1 à L2. Par contre, rien de fendu ni tassé, j'touche du bois.
@Schloren: perso ça ne m’a jamais handicapé. Par contre le chirurgien m’a prévenu que je vieillirais mal vis à vis de ça.
@spinifocu: les lombaires, c'est délicat.
@Schloren: ouais je travaille avec une ceinture de force. C’est le minimum.
@spinifocu: j'vais p'tèt y songer aussi, même si j'ai un boulot moins lourd.
@Schloren: suis plus pompiers. Suis menuisier. Les gardes c’est tous les mort de pape...
et ben putain, tu dois les avoir en aciers trempé...j'imagine même pas outre la difficulté du moment la partie psycho post inter. J'espere que tu arrives à t'en sortir.
@caribou: nous étions plutôt je pense inconscient. Cette expérience m’a mis pas mal de plomb dans la tête et m’a rendu meilleurs pompiers. Bien plus prudent.
Mon grand-oncle était pompier et il a été brûlé gravement au visage, à cause d'un équipement défectueux je crois. Quand j'étais petit il me faisait un peu peur, mais il était tellement gentil et drôle que ça passait.

En tout cas sacrée histoire... et sacré bonhomme.
@Wendigo: la plupart des pompiers ont des histoires similaires.
Je pourrais en faire un bouquin en plus de 10 ans de service.
Fort témoignage, une belle box sur cet engagement. Merci
@GoldenFist: Pas de Merci. Comme tu dis c’est un engagement. Tu ne dis pas Merci aux profs ou aux infirmier(e)s qui font juste leurs tafs. Je ne cherche pas la reconnaissance, je voulais juste raconter une de mes anedoctes sur ce métier.
@spinifocu: Bordel les rares profs ou j'ai pas dit merci me faisaient la remarque...bon les profs ça reste particulier.
@GoldenFist: je vais faire plus tard une box de remerciement. Je ne pensais pas avoir autant de message tel le tien. Pour moi c’est normal de faire ça.
Eh ben !..
Respect
WOW c'est fou comme histoire. Quel courage !

Ça me rappel ce genre de vidéo ou le camion qui recule n'a pas d'eau pour se défendre.
J'ai une grande admiration pour votre vocation. Si je me plante dans le ciné, je viendrai surement aider.

Sacrée histoire sinon !
Respect mec
Sacré campagne l'ancien du gaz. C'est régulier les équipages qui se foutent sous les camions ? Je crois déjà avoir entendu une histoire similaire.
@HassanCehef: J'me suis fait "piéger" une fois aussi par l'arrivée d'un canadair. Sauf que comme on arrivait comme renforts à l'arrache (1ère erreur), c'était avec un VSS (le truc d'assistance qui ressemble aux ambulances, 2ème erreur).
J'ai jamais compris comment les canadairs avaient pu avoir l'ordre de larguer alors qu'il y avait au moins 10 pompiers dessous, mais ils l'ont fait. La plupart ont pu rouler sous les camions, y en a 2 qui se sont plaqués contre le VSS côté opposé au largage. Je sais pas si on peut appeler ça de la chance, mais l'impact du largage a fait basculer le VSS, et les mecs se sont retrouvés dessous, moindre mal même si ça leur a valu quelques mois de rééducation aussi.

@spinifocu: Je crois que la plupart des pompiers montés face aux flammes appellent ça "la bête", ça paraît tellement vivant que c'en est horriblement captivant. Mais comme tu dis, pour moi le pire c'était le hurlement du vent et les craquements de ce qui explosait sous les flammes.
@Daboulganiech: Et dire que certains voulaient que les Pélicans larguent sur Notre-Dame...

J'ai jamais fait de feu de forêt, que de la végétation, mais je comprends que l'engagement doit être intense, rien à voir avec des feux urbains.
@HassanCehef: Le feu urbain c'est fourbe aussi, ça rampe, ça contourne, les explosions de poussière etc, c'est aussi flippant je trouve.
Rien d'autre que le respect.
Merci putain ..
Super récit. GG!
Bravo & courage mec.

De la part d'un varois, proche de l'Uiisc7
J'trouve ça impressionnant d'avoir autant de sang froid dans un moment pareil, de pas être complètement hébété par la situation. Chapeau, respect.
Rspect, respect, respect x 1000000



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